Tout le monde connait A la poursuite d'Octobre Rouge, le best-seller de Tom Clancy adapté au cinéma en 1990 avec Sean Connery et Alec Baldwin dans les rôles principaux. Moins connue est l'histoire du destroyer Storojevoï, qui a pourtant bel et bien inspiré l'écrivain pour l'écriture de son roman à succès et nous replonge dans un épisode un peu oublié de la guerre froide. Le geste fou du commissaire politique Valery Stabline qui écœuré par la corruption du régime moscovite et les mauvais traitements infligés par les gradés aux marins sous leurs ordres va s'emparer, avec l'aide d'une poignée de mutins, du navire de guerre sur lequel ils servent et faire route vers Leningrad pour réveiller les consciences et exhorter le pays à revenir aux idéaux révolutionnaires bafoués par la bureaucratie à la tête du pays. C'est sur cette initiative désespérée d'un groupe d'hommes qui pour quelques jours auront toute l'armée soviétique à leurs trousses et qui finira devant le peleton d’exécution que reviennent Patrick Pesnot et Monsieur X dans ce numéro de la célèbre émission de France Inter "Rendez-vous avec X".
mercredi 19 décembre 2012
lundi 17 décembre 2012
Philip Kerr - L'Été de Cristal
Prenez les ingrédients classiques de tout bon polar hard-boiled : un privé désabusé et cynique à la répartie qui claque, un certain amour pour les alcools forts, les méthodes expéditives et les flingues, un goût prononcé pour les femmes fatales et autres beautés vénéneuses. Vêtez-le comme il se doit d'un imper fatigué et d'un chapeau. Installez-le dans un bureau bordélique avec secrétaire ingénue et vieux ventilo fatigué au plafond. Incorporez le tout. Mixez et téléportez-le, non pas à Chicago ou New York, mais dans le Berlin des années 1930, en pleine fièvre nazie. Vous obtenez ainsi Bernhard Gunther, né de l'imagination de Philip Kerr et personnage principal de L'Été de Cristal.
Bernie Gunther est un vétéran de la Grande Guerre. Croix de fer seconde classe, calviniste, attaché à la République de Weimar, il est aussi un ancien de la Kripo (la police criminelle allemande ou Kriminalpolizei pour ceux à qui l'allemand fait le même effet que le russe sur Jamie Lee Curtis), démissionnaire après les purges contre les conservateurs organisées par les Nazis lors de leur prise de pouvoir. Quand nous faisons sa connaissance, il travaille à son compte depuis quelques années comme détective privé spécialisé dans les disparitions. Un job d'avenir sous le régime nazi.
1936 : l'Allemagne s'apprête à accueillir les Jeux Olympiques et Bernie se voit confier par Hermann Six, un riche industriel allemand, la tâche de faire toute la lumière sur la mort de sa fille Grete et de son gendre, Paul Pfarr. Les époux Pfarr ont officiellement trouvé la mort dans l'incendie de leur grande maison bourgeoise. Pourtant les corps confirment une mort par balle et leur coffre-fort a été vidé avant l'incendie. L'enquête va mener Gunther sur une route connectant les plus sombres ruelles de Berlin aux ors des palais du régime nazi. Toujours sur le fil du rasoir, obligé de composer tant avec la pègre qu'avec la police politique, le détective aura bien du mal se tirer de cette mission où il a peut-être plus à perdre qu'à gagner.
L'ambiance crépusculaire qui caractérise le polar hard-boiled trouve dans l'Allemagne des années 1930 un terrain de jeu tout désigné pour ce genre habitué à explorer l'humanité par son versant le moins ragoutant. L'idée est excellente et Berlin, entre grandeur et décadence, se transforme toute entière en bas-fonds au fur et à mesure qu'elle se voit façonnée par le régime national-socialiste. Loin de l'image florissante du renouveau allemand imposée par la propagande, corruption et arbitraire s'y disputent le haut du pavé et les simples citoyens essaient tant bien que mal de s'accommoder de la nouvelle donne politique.
Philip Kerr insiste beaucoup sur le réalisme de son Berlin. Fasciné par cette époque historique, amoureux de la capitale allemande, il fait en sorte que l'univers de son héros s'intègre pleinement dans la réalité de l'époque. Ainsi la plupart des lieux, cafés, hôtels, magasins, noms de rue dans lesquels évolue Bernie Gunther ne sont pas fictifs mais sourcés et retranscrits avec la plus fidèle exactitude par l'écrivain, après un important travail de documentation. Assez malicieusement, Kerr préfère expliquer qu'il a tout tiré d'un vieux guide touristique de la ville acheté chez un bouquiniste pour quelques dizaines de livres sterling. En tout cas, l'effet est parfaitement réussi et décors, habitudes, tous ces petits détails agrémentant l'histoire participent à l'immersion du lecteur.
On plonge avec jubilation dans cet été de cristal. Bernie Gunther se révèle un excellent cousin germain de Philip Marlowe (le détective fétiche de Raymond Chandler) et le contexte historique de ses aventures apporte un argument de poids dans l'univers tissé par Philip Kerr. Tout au plus lui reprochera-t-on un excès de rebondissements sur la fin du livre (avec un passage en camp d'internement qui ne m'a pas paru du meilleur goût et un peu déplacé, le sujet des camps méritant un traitement autre que d'être expédié en un simple chapitre) et quelques scènes inutilement graveleuses. Mais cette enquête qui révèle beaucoup des basses tractations qui se déroulaient en arrière-plan de la scène politique (appui des industriels, guerre des polices, lutte d'influences entre dignitaires nazis, corruption) fonctionne à plein. On y croise pas mal de beaux linges sales (Nebe, Goering, Heydrich, Himmler..), Gunther est attachant et on a hâte de connaître ses enquêtes suivantes (six publiées en français pour l'instant). Surtout que Kerr évite de faire de son héros un pur chevalier blanc, ce qui promet des situations complexes au vue de la période troublée qui attend l'Allemagne et l'Europe dans les années qui suivent. Une vraie réussite.
NB :
Un petit mot sur la mauvaise habitude qu'ont les éditeurs français de changer les noms des romans au moment de leur traduction. March violets (Violettes de Mars en français), le titre original transformé sans véritable bonheur en L'Été de cristal, renvoie à une expression allemande péjorative désignant les opportunistes qui rallièrent massivement les rangs nazis au printemps 1933 après la victoire d'Hitler aux législatives de mars. Des ralliés de la 25ème heure, donc, d'autant plus zélés qu'ils sont fraîchement convertis. C'est le cas de Paul Pfarr, le gendre assassiné d'Hermann Six et de pas mal de personnages rencontrés tout au long du roman. Un titre qui faisait sens remplacé une fois de plus pour on ne sait quelle mauvaise raison.
vendredi 7 décembre 2012
Richard Matheson - Je Suis une Légende
Un an après l'épidémie, Robert Neville reste le dernier habitant de Los Angeles, peut-être même du monde. Barricadé dans la maison familiale qui a vu la mort de sa femme puis de sa fille, il essaie de s'organiser et de survivre tant bien que mal. Surtout, il essaie d'échapper à la folie car Robert n'est pas tout à fait seul. Tous les jours, quand le soleil se couche, les morts se lèvent et viennent s'amasser devant la maison fortifiée. Hommes, femmes, anciens voisins, inconnus, transformés en vampires par le virus qui a décimé l'humanité, tambourinent à sa porte le supplient, l'encouragent à venir les rejoindre, à devenir comme eux. Certains soirs, quand les cris se font plus déchirants, que le vague à l'âme se fait plus fort et qu'il a eu la main un peu plus lourde que d'habitude sur sa réserve de whisky, Robert est bien tenté de se plier à leurs injonctions pour qu'enfin prenne fin cette parodie de vie.
Écrivain culte, scénariste (Duel de Spielberg) et nouvelliste américain né en 1926, Richard Matheson est plus particulièrement connu pour ses romans de science-fiction, fantastiques voire d'horreur L'homme qui rétrécit, le Jeune Homme, la Mort et le Temps et Je suis une Légende, tous adaptés (parfois plusieurs fois) au cinéma au cours des dernières décennies. Tous rencontreront un grand succès et assiéront leur auteur au panthéon des classiques de la littérature de genres.
Avec Je suis une Légende, roman écrit en 1954, Matheson propose une réécriture du vieux mythe du vampire, à une époque où le mort-vivant n'était pas autant à la mode qu'aujourd'hui. L'auteur innove et décide d'extraire la bestiole de son statut de créature paranormale, issue de vieilles superstitions pour en faire le fruit d'une mutation génétique. Face à cette nouvelle humanité, Robert Neville, le dernier homme sur terre, oscillant entre espoir et résignation, tente de comprendre les raisons de ce phénomène tout en essayant d'éradiquer la menace vampire.
Très loin de la figure du surhomme - à la fois militaire haut-gradé au corps sculptural et scientifique de renom - incarné par Will Smith dans la dernière adaptation du roman pour le cinéma et les fabricants de maïs soufflé en conditionnement familial, Robert Neville est un homme ordinaire confronté à une situation extraordinaire. L'identification du lecteur en cet homme parfois fort, parfois fragile, aux réactions, doutes et sentiments résolument humains est l'une des grandes forces du roman. Personnage central et quasi unique de l'histoire, Robert Neville est entré au panthéon des héros de fiction au même titre qu'un Winston Smith (1984) ou un Guy Montag (Fahrenheit 451).
Si on sent bien parfois que le côté scientifique, analyse du virus, est un peu bancal, on passera bien facilement sur ce petit bémol, le roman ne se positionnant pas sur une niche hard-science. Matheson écrit à une époque où la SF est un genre particulièrement populaire et son objectif premier, plus que la rigueur scientifique, est d'offrir au grand public un imaginaire de qualité, à la fois prenant, angoissant et poussant tout de même à la réflexion (l'homme et la pérennité de sa place au sommet de l'évolution). En ce sens Je suis une légende est une complète réussite : accessible oppressant, le récit et ses 240 pages se dévorent et offrent une intense plongée dans cet univers horrifique et la psychologie de Robert Neville.
Bien qu'écrit il y a plus d'un demi-siècle, considéré comme l'un des classiques et chef-d'oeuvre du genre, Je suis une légende n'a pas pris une ride. Tout juste peut-on être chagriné de voir l'intrigue de ce roman post-apocalyptique se dérouler en 1976, soit il y a presque 40 ans. Pour être appréciés, certains classiques ont besoin d'être recontextualisés : un tel sera à lire car il est pionnier dans tel type de littérature, celui-là aura jeté les codes de tout un genre etc. Je suis une Légende lui reste intemporel. Résolument moderne, le livre s'apprécie pour ce qu'il est et pour ce qu'il renferme : un récit captivant, sans temps mort avec une fin en boulet de canon retournant les mythes et où le titre du livre prend définitivement tout son sens. Pour longtemps encore et pour chacun de ses lecteurs, Robert Neville, le dernier homme sur terre, restera une légende.
Écrivain culte, scénariste (Duel de Spielberg) et nouvelliste américain né en 1926, Richard Matheson est plus particulièrement connu pour ses romans de science-fiction, fantastiques voire d'horreur L'homme qui rétrécit, le Jeune Homme, la Mort et le Temps et Je suis une Légende, tous adaptés (parfois plusieurs fois) au cinéma au cours des dernières décennies. Tous rencontreront un grand succès et assiéront leur auteur au panthéon des classiques de la littérature de genres.
Avec Je suis une Légende, roman écrit en 1954, Matheson propose une réécriture du vieux mythe du vampire, à une époque où le mort-vivant n'était pas autant à la mode qu'aujourd'hui. L'auteur innove et décide d'extraire la bestiole de son statut de créature paranormale, issue de vieilles superstitions pour en faire le fruit d'une mutation génétique. Face à cette nouvelle humanité, Robert Neville, le dernier homme sur terre, oscillant entre espoir et résignation, tente de comprendre les raisons de ce phénomène tout en essayant d'éradiquer la menace vampire.
Très loin de la figure du surhomme - à la fois militaire haut-gradé au corps sculptural et scientifique de renom - incarné par Will Smith dans la dernière adaptation du roman pour le cinéma et les fabricants de maïs soufflé en conditionnement familial, Robert Neville est un homme ordinaire confronté à une situation extraordinaire. L'identification du lecteur en cet homme parfois fort, parfois fragile, aux réactions, doutes et sentiments résolument humains est l'une des grandes forces du roman. Personnage central et quasi unique de l'histoire, Robert Neville est entré au panthéon des héros de fiction au même titre qu'un Winston Smith (1984) ou un Guy Montag (Fahrenheit 451).
Si on sent bien parfois que le côté scientifique, analyse du virus, est un peu bancal, on passera bien facilement sur ce petit bémol, le roman ne se positionnant pas sur une niche hard-science. Matheson écrit à une époque où la SF est un genre particulièrement populaire et son objectif premier, plus que la rigueur scientifique, est d'offrir au grand public un imaginaire de qualité, à la fois prenant, angoissant et poussant tout de même à la réflexion (l'homme et la pérennité de sa place au sommet de l'évolution). En ce sens Je suis une légende est une complète réussite : accessible oppressant, le récit et ses 240 pages se dévorent et offrent une intense plongée dans cet univers horrifique et la psychologie de Robert Neville.
Bien qu'écrit il y a plus d'un demi-siècle, considéré comme l'un des classiques et chef-d'oeuvre du genre, Je suis une légende n'a pas pris une ride. Tout juste peut-on être chagriné de voir l'intrigue de ce roman post-apocalyptique se dérouler en 1976, soit il y a presque 40 ans. Pour être appréciés, certains classiques ont besoin d'être recontextualisés : un tel sera à lire car il est pionnier dans tel type de littérature, celui-là aura jeté les codes de tout un genre etc. Je suis une Légende lui reste intemporel. Résolument moderne, le livre s'apprécie pour ce qu'il est et pour ce qu'il renferme : un récit captivant, sans temps mort avec une fin en boulet de canon retournant les mythes et où le titre du livre prend définitivement tout son sens. Pour longtemps encore et pour chacun de ses lecteurs, Robert Neville, le dernier homme sur terre, restera une légende.

mercredi 5 décembre 2012
Chris Marker - La Jetée
Réalisée et scénarisée par Chris Marker, sortie en 1962, La Jetée a acquis au fil du temps le statut de film culte au même titre que le Fahrenheit 451 de François Truffaut sorti quelques années plus tard (1966). Expérimental, le film se constitue autour d'un dynamique montage de photos en noir et blanc et d'un unique narrateur qui déclame le texte en voix off, on parlera de photos-roman. Il raconte l'histoire d'un homme, sujet d'expérimentations scientifiques, renvoyé dans le passé pour chercher les moyens de venir en aide à une humanité dévastée par un conflit nucléaire. Cet homme est depuis l'enfance marqué par un souvenir, celui de la mort violente d'un inconnu en plein aéroport d'Orly, sous ses yeux d'enfant.
Au milieu des années 90, ce court film (28 minutes) a fait l'objet d'une adaptation hollywoodienne avec Bruce Willis en personnage principal et l'anglais Terry Gilliam à la réalisation. Ce sera l'Armée des 12 Singes.
lundi 3 décembre 2012
Ryū Murakami - Miso Soup
Kenji, 20 ans, vivote en servant de guide touristique aux étrangers (les gaijins). Il est un accompagnateur un peu particulier qu'on recrute par petites annonces dans des canards spécialisés pour faire le tour du Tokyo canaille. Pour quelques dizaines de milliers de yens, Kenji plonge avec ses compagnons d'un soir dans les ruelles des bas-fonds tokyoïtes. L'univers sordide des peep-shows, love-hôtels, lingeries clubs, cabarets, bars sado-maso et autres salons de massage du quartier de Kabukichô, fourmilière underground à la faune électrique peuplée de rabatteurs et d'entraîneuses, où tout le monde est en mode survie.
Quand le roman débute et alors que le quartier est secoué par la découverte du corps démembré d'une jeune prostituée, Kenji fait ce métier depuis déjà deux ans, avec le temps il s'est confectionné une carapace d'indifférence et de cynisme qui lui permet pense-t-il de supporter son quotidien. Pourtant au contact de Franck, un touriste américain affabulateur, à la violence mal contenue derrière un instable masque de bonhomie, le monde du jeune japonais va brutalement s'enfoncer de plusieurs paliers ; à la laideur blafarde de l'existence de Kenji, Franck va tout simplement ajouter l'horreur.
Spécialiste de la littérature des marges et des bas-fonds, rendu mondialement célèbre par son roman Les bébés de la consigne automatique, Ryû Murakami livre certainement avec Miso Soup sa plus violente charge contre les errances de la modernité et de la société japonaise actuelle.
Si l'auteur a choisi une forme romanesque et a même inclus une sanglante histoire de serial-killer, c'est un véritable pamphlet qu'on a entre les mains. Sans nuances, écartant toute demi-mesure Murakami y déverse en bloc son aversion pour les valeurs dévoyées qui fabriquent et dictent plus particulièrement ses comportements à la jeunesse de l'île.
Urbanisation/déshumanisation, perte des valeurs civilisationnelles remplacées par les diktats de la société de surconsommation, délinquance par désœuvrement, absence de projet commun, société réduite à une somme d'individus auto centrés sont les maux qui remontent inlassablement des virées nocturnes de Franck et Kenji. Une réalité froide noyée sous la lumière des néons, les couleurs flashy des spots publicitaires, le vacarme des derniers tubes à la mode, les injonctions au plaisir et à la satisfaction de besoin autocréés, mais qui affleure toujours à la surface pour qui prend le temps de s’arrêter pour respirer l'air de ce monde en perpétuelle accélération. Le phénomène de la prostitution des lycéennes japonaises aiguise plus particulièrement le ressentiment de l'auteur qui y voit une prostitution de confort et de consommation (argent facile) comparé aux jeunes filles venues de pays pauvres (reste de l'Asie, Amerique du Sud) qui, elles, se prostituent par survie. Murakami y voit le dernier stade de la marchandisation absurde avec celle du corps.
A la lecture de Miso Soup, il est difficile de ne pas faire de comparaison avec les romans de Bret Easton Ellis, mais l'erreur serait de s'arrêter à American Psycho et son serial killer emblématique Patrick Bateman.
Ici le serial killer n'est pas le personnage central du livre. S'il est en quelque sorte le détonateur, Franck est avant tout l'incarnation du sentiment d'attraction/répulsion qu'entretient la société japonaise avec le monde occidental et plus particulièrement les USA. Malgré un mépris quasi affiché pour les étrangers, toujours nommés par le mot péjoratif « gaijins », les Japonais semblent plus que quiconque fascinés par la consommation de culture américaine (ou plutôt la culture de consommation américaine). Cette dualité se retrouve aussi dans le rapport que Kenji entretien avec Franck : ce dernier le rebute tout en le fascinant. Dès le début, Kenji a un regard dur, condescendant envers Franck, mais Franck le fascine et le domine physiquement comme moralement et Kenji ne peut se détourner de lui. Plus certainement, Franck sert de révélateur à Kenji.
C'est justement dans le personnage de Kenji que la ressemblance avec les livres d'Ellis se fait plus forte. Dans les Lois de l'attraction ou Moins que zéro, Easton Ellis dressait un portrait sans concession de la jeunesse dorée américaine, accablée d'un vide existentiel sans fond. Kenji quelques années plus tard est la figure démocratisée de ce vide existentiel. Incapable de la moindre empathie envers les victimes de Franck, malgré un regard plutôt éclairé sur sa situation, le jeune guide peine à sortir de son apathie ou à se rebeller face aux horreurs dans lesquelles l'entraîne Franck.
Comme on peut le constater avec les thèmes développés plus haut, l'étiquette de thriller est certainement réductrice pour qualifier Miso Soup. Le propos y est autre : c'est le procès de la société japonaise dans son ensemble que dresse Murakami. Dans une courte postface, il explique d'ailleurs qu'il s'est vu conforté dans sa vision par un fait-divers semblable à celui imaginé dans le livre ayant eu lieu alors qu'il était en plein processus d'écriture. Cette résonance dans le monde réel a certainement participé au côté halluciné du roman.
Très prometteur au début, glaçant et réellement psychotique, le livre se perd un peu dans son dernier tiers au cours des interminables dialogues entre Franck et Kenji, comme si tout avait déjà été dit précédemment. Ce dernier tiers oscille entre phases d'immersion totale et sortie complète du livre dont certaines pages finissent par être lues en diagonale. Toutefois quand on prend le livre dans sa globalité, pour son propos, pour son écriture, Miso Soup est un très bon roman, une belle piste de réflexion aussi.
Quand le roman débute et alors que le quartier est secoué par la découverte du corps démembré d'une jeune prostituée, Kenji fait ce métier depuis déjà deux ans, avec le temps il s'est confectionné une carapace d'indifférence et de cynisme qui lui permet pense-t-il de supporter son quotidien. Pourtant au contact de Franck, un touriste américain affabulateur, à la violence mal contenue derrière un instable masque de bonhomie, le monde du jeune japonais va brutalement s'enfoncer de plusieurs paliers ; à la laideur blafarde de l'existence de Kenji, Franck va tout simplement ajouter l'horreur.
Spécialiste de la littérature des marges et des bas-fonds, rendu mondialement célèbre par son roman Les bébés de la consigne automatique, Ryû Murakami livre certainement avec Miso Soup sa plus violente charge contre les errances de la modernité et de la société japonaise actuelle.
Si l'auteur a choisi une forme romanesque et a même inclus une sanglante histoire de serial-killer, c'est un véritable pamphlet qu'on a entre les mains. Sans nuances, écartant toute demi-mesure Murakami y déverse en bloc son aversion pour les valeurs dévoyées qui fabriquent et dictent plus particulièrement ses comportements à la jeunesse de l'île.
Urbanisation/déshumanisation, perte des valeurs civilisationnelles remplacées par les diktats de la société de surconsommation, délinquance par désœuvrement, absence de projet commun, société réduite à une somme d'individus auto centrés sont les maux qui remontent inlassablement des virées nocturnes de Franck et Kenji. Une réalité froide noyée sous la lumière des néons, les couleurs flashy des spots publicitaires, le vacarme des derniers tubes à la mode, les injonctions au plaisir et à la satisfaction de besoin autocréés, mais qui affleure toujours à la surface pour qui prend le temps de s’arrêter pour respirer l'air de ce monde en perpétuelle accélération. Le phénomène de la prostitution des lycéennes japonaises aiguise plus particulièrement le ressentiment de l'auteur qui y voit une prostitution de confort et de consommation (argent facile) comparé aux jeunes filles venues de pays pauvres (reste de l'Asie, Amerique du Sud) qui, elles, se prostituent par survie. Murakami y voit le dernier stade de la marchandisation absurde avec celle du corps.
A la lecture de Miso Soup, il est difficile de ne pas faire de comparaison avec les romans de Bret Easton Ellis, mais l'erreur serait de s'arrêter à American Psycho et son serial killer emblématique Patrick Bateman.
Ici le serial killer n'est pas le personnage central du livre. S'il est en quelque sorte le détonateur, Franck est avant tout l'incarnation du sentiment d'attraction/répulsion qu'entretient la société japonaise avec le monde occidental et plus particulièrement les USA. Malgré un mépris quasi affiché pour les étrangers, toujours nommés par le mot péjoratif « gaijins », les Japonais semblent plus que quiconque fascinés par la consommation de culture américaine (ou plutôt la culture de consommation américaine). Cette dualité se retrouve aussi dans le rapport que Kenji entretien avec Franck : ce dernier le rebute tout en le fascinant. Dès le début, Kenji a un regard dur, condescendant envers Franck, mais Franck le fascine et le domine physiquement comme moralement et Kenji ne peut se détourner de lui. Plus certainement, Franck sert de révélateur à Kenji.
C'est justement dans le personnage de Kenji que la ressemblance avec les livres d'Ellis se fait plus forte. Dans les Lois de l'attraction ou Moins que zéro, Easton Ellis dressait un portrait sans concession de la jeunesse dorée américaine, accablée d'un vide existentiel sans fond. Kenji quelques années plus tard est la figure démocratisée de ce vide existentiel. Incapable de la moindre empathie envers les victimes de Franck, malgré un regard plutôt éclairé sur sa situation, le jeune guide peine à sortir de son apathie ou à se rebeller face aux horreurs dans lesquelles l'entraîne Franck.
Comme on peut le constater avec les thèmes développés plus haut, l'étiquette de thriller est certainement réductrice pour qualifier Miso Soup. Le propos y est autre : c'est le procès de la société japonaise dans son ensemble que dresse Murakami. Dans une courte postface, il explique d'ailleurs qu'il s'est vu conforté dans sa vision par un fait-divers semblable à celui imaginé dans le livre ayant eu lieu alors qu'il était en plein processus d'écriture. Cette résonance dans le monde réel a certainement participé au côté halluciné du roman.
Très prometteur au début, glaçant et réellement psychotique, le livre se perd un peu dans son dernier tiers au cours des interminables dialogues entre Franck et Kenji, comme si tout avait déjà été dit précédemment. Ce dernier tiers oscille entre phases d'immersion totale et sortie complète du livre dont certaines pages finissent par être lues en diagonale. Toutefois quand on prend le livre dans sa globalité, pour son propos, pour son écriture, Miso Soup est un très bon roman, une belle piste de réflexion aussi.

samedi 24 novembre 2012
Marcel Aymé - Uranus (extrait)
Tu es si bête que tu n’as même pas appris à me connaître. Tu me crois toujours le bon vivant d’avant la guerre, le papa rigolard qui rencontrait son fils au bordel à deux heures du matin. J’ai changé, Michel. Je suis riche. Je tremble pour mes millions. Je suis méfiant. Je n’ai plus d’amis, plus de plaisirs. Je ne peux rien désirer sans me trouver en face de ma galette. Il ne me reste qu’une joie, c’est la souffrance des autres, le mal que je peux leur faire et celui qu’ils se font eux-mêmes. Je suis condamné à mon argent, je ne peux aimer personne, pas même moi, mais je hais tout le monde. Mon régal, c’est de lire dans les journaux les listes de fusillés, le compte rendu des procès, les dénonciations. Ça me fait jouir. Des juges bien dégueulasses, des journalistes indicateurs, des besogneux de la Résistance et des vaniteux, qui hurlent à la mort ou qui vendent leurs copains pour une petite place au soleil ou un reflet à la boutonnière, et les bons cons de la collabo, les sincères, les paumés, les salauds aussi, tout ça en vrac au poteau, en prison, aux travaux forcés. Ça me fait jouir. Ça me fait jouir. Moi le gros dégueulasse, le vendu numéro un, je suis considéré, le préfet à mes bottes, les sourires de monsieur le ministre. C’est pour moi qu’on fusille les miteux, les plumitifs, les subalternes, pour rassurer la grosse épargne. J’en suis très touché.
jeudi 15 novembre 2012
Thierry Jonquet - Le Manoir des Immortelles
Quand Numéro 52 s'immobilise devant l'interphone du 38, rue Bouchereau, il est loin d'imaginer qu'il vient d'éveiller l'attention malfaisante d'Hadès, en planque dans un studio de l'immeuble d'en face. Il est aussi très loin d'imaginer qu'il vient de devenir Numéro 52. Quelques jours plus tard, l'inspecteur Salernier, appelé sur le lieu de découverte d'un corps, a la mauvaise surprise de reconnaître la victime : c'est le médecin légiste Robert Harville qui gît à ses pieds, la tête décollée. Tout porte à croire que le meurtre a été exécuté à la faux. L'enquête sur la mort de cet homme apparemment sans histoire s'annonce compliquée, d'autant que deux autres corps sans tête et non identifiés ont été retrouvés dans les environs. Reste pour Salernier à établir le lien.
Pas forcément le plus connu des romans de Thierry Jonquet (Les Orpailleurs, La Bête et la Belle, Mygale), Le Manoir des immortelles est avant tout un vrai roman d'atmosphère avec pour principale héroïne La Grande Faucheuse elle-même. Omniprésente, elle plane, rôde sans relâche autour des têtes. Elle règne en maître sur les évènements et la vie de l'inspecteur Salernier, à travers sa personnification symbolique, la personnalité des protagonistes, les meurtres ou la maladie qui étiole petit à petit l'envie de vivre de sa femme. Jonquet réunit dans son livre tous ceux qui côtoient la mort par obligation ou par choix ; ceux qui la donnent, qui la combattent, qui en vivent, qui l'étudient.
Comme souvent chez l'auteur, le récit est court (150 pages en format poche) articulé autour de rapides chapitres, écrit dans un style très épuré qui convient bien à la chronique judiciaire. Si Le Manoir des immortelles n'a pas la sophistication de Mygale ou la force glauque de La Bête et la Belle, il se démarque par son étouffante densité, parfois émouvant, se dévoilant au fil des pages bien plus profond qu'il n'y paraît au premier abord, les métaphores autour de la mort donnant une unité et une cohérence rares à l'ensemble. On en ressort secoué, touché par le fatalisme de l'histoire.
Publié une première fois dans la Série noire en 1986, le livre a été réédité en 2003 chez Folio policier. Parfaite porte d'entrée pour faire connaissance avec Thierry Jonquet (malheureusement disparu en 2009), Le Manoir des immortelles est un très bon cru de l'auteur qui vous attrapera sans que vous vous en rendiez compte et dont vous ne relèverez le nez qu'une fois la dernière page lue. Un livre qui continue à vous coller au cerveau bien après l'avoir refermé.
Pas forcément le plus connu des romans de Thierry Jonquet (Les Orpailleurs, La Bête et la Belle, Mygale), Le Manoir des immortelles est avant tout un vrai roman d'atmosphère avec pour principale héroïne La Grande Faucheuse elle-même. Omniprésente, elle plane, rôde sans relâche autour des têtes. Elle règne en maître sur les évènements et la vie de l'inspecteur Salernier, à travers sa personnification symbolique, la personnalité des protagonistes, les meurtres ou la maladie qui étiole petit à petit l'envie de vivre de sa femme. Jonquet réunit dans son livre tous ceux qui côtoient la mort par obligation ou par choix ; ceux qui la donnent, qui la combattent, qui en vivent, qui l'étudient.
Comme souvent chez l'auteur, le récit est court (150 pages en format poche) articulé autour de rapides chapitres, écrit dans un style très épuré qui convient bien à la chronique judiciaire. Si Le Manoir des immortelles n'a pas la sophistication de Mygale ou la force glauque de La Bête et la Belle, il se démarque par son étouffante densité, parfois émouvant, se dévoilant au fil des pages bien plus profond qu'il n'y paraît au premier abord, les métaphores autour de la mort donnant une unité et une cohérence rares à l'ensemble. On en ressort secoué, touché par le fatalisme de l'histoire.
Publié une première fois dans la Série noire en 1986, le livre a été réédité en 2003 chez Folio policier. Parfaite porte d'entrée pour faire connaissance avec Thierry Jonquet (malheureusement disparu en 2009), Le Manoir des immortelles est un très bon cru de l'auteur qui vous attrapera sans que vous vous en rendiez compte et dont vous ne relèverez le nez qu'une fois la dernière page lue. Un livre qui continue à vous coller au cerveau bien après l'avoir refermé.
vendredi 9 novembre 2012
Rich Cohen - Yiddish Connection
Leurs surnoms évoquaient ceux de lutteurs ou de personnages de comics : Gurrah, Tick-Tock, Kid Twist, Bugsy, Dutch, Mastermind. En réalité, ils se nommaient Shapiro, Buchalter, Lansky, Siegel, Reles, Flegenheimer ; ils étaient juifs, nés pauvres, armés, violents et n'avaient pas grand chose à perdre. Pendant une ou deux décennies, durant l'entre-deux guerres, profitant de la Prohibition avec leurs camarades italiens, ils vont régner sur le monde de la pègre américaine, laissant des étoiles plein les yeux des gamins issus des quartiers pauvres et des trainées de sang à s'arracher les cheveux pour tous les policiers du pays. C'est leur parcours, leur histoire qu'entreprend de conter Rich Cohen dans ce livre sous-titré "Histoires vraies des gangsters juifs américains".
Yiddish Connection, c'est avant tout l'histoire d'une génération d'hommes nés dans les pas d'Arnold Rothstein, figure tutélaire du crime organisé du début du XXème siècle, qui descendront dans la rue prendre la suite des gangs irlandais. Ils se feront voleurs, bourreurs d'urnes, briseurs de grève, prêteurs sur gages, bootleggers, extorqueurs, assassins. Ils mettront en coupe réglée docks, tripots, trottoirs, trafic de drogues et contrebande d'alcool. Ils fonderont le syndicat du crime dont Bugsy Siegel, Meyer Lansky, Louis Lepke et Dutch Schultz deviendront les chefs aux côtés des Italiens Lucky Luciano et Franck Costello, tandis qu'Abe "kid twist" Reles et sa bande d'assassins (Mendy Weiss, Martin "Buggsy" Goldstein, Albert "tick-Tock"Tannenbaüm...) en seront le bras armé. Murder Inc. La plus incroyable société de sous-traitance, celle à laquelle le crime organisé faisait appel pour régler les éxecutions. On estime leur tableau de chasse à plus de 500 meurtres et disparitions entre le milieu des années 1930 et le début des années 1940 quand l'organisation fut décapitée.
Cette génération spontanée de gangsters juifs ne trouvera pas de descendance, après eux il n'y aura plus de gamins juifs pour descendre dans la rue devenue non plus un tremplin mais une voie de garage ; c'est ce qui la rend aux yeux de Rich Cohen encore plus fondatrice. Pour l'auteur, ces hommes transformés en loups tandis que leurs cousins européens partaient comme des moutons à l'abattoir (on est en pleine montée du nazisme) sont les premiers Juifs vraiment américains, les premiers à s'extraire de la condition de victimes héritée de la longue tradition de pogroms et de parquage dans des ghettos des pays d'Europe Centrale ou d'Europe de l'Est, les premiers à comprendre que le rêve américain était à portée de main, quand bien même un flingue se devait alors de la prolonger, histoire de forcer la chance.
Journaliste pour le New Yorker et le New York Times, Rich Cohen a longtemps travaillé à Rolling Stones. C'est en voyant la fascination que continuaient à exercer ces bandits d'un autre temps sur son père et son groupe d'amis, tous d'anciens gamins de Brooklyn (dont le célèbre animateur et journaliste Larry King) qu'il a décidé de se pencher sur leur histoire. Les gangsters juifs font pleinement parti de l'histoire famille, outre le culte que leur voue Herbie Cohen, le père de la grand-mère de l'auteur tenait à l'époque le coffee-shop où aimaient à se retrouver les membres de Murder Incorporated. C'est aussi la fascination de toute l'Amérique pour les gangsters, personnages centraux d'une bonne partie de la culture populaire, réunissants deux figures de la jeune mythologie américaine : le self made man et l'outlaw qu'on retrouvera dans ce livre qui ne cache certes rien des agissements et de la cruauté de ces personnages sans foi ni loi, sinon celle de l'argent et du plus fort.
Publié en 1998 aux USA, richement documentée, bourrée d'anecdotes, l'enquête de Rich Cohen se lit comme un bon roman policier, un roman vrai cette fois (les Américains parlent de non-fiction) et fait aujourd'hui autorité comme l'un des livres références consacrés à la Mafia. Si vous aimez les films de Scorcese ou Coppola, vous retrouverez dans ce livre les anecdotes et situations qui ont servi de terreau aux meilleurs scènes de leurs films consacrés aux gangsters. Si vous vous intéressez à l'histoire du crime, vous retrouverez les grandes heures de la mafia américaine de la Prohibition à la transhumance vers l'Ouest, la création de Las Vegas et la colonisation de Cuba. Un récit passionnant.
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